Photo du mois
Avril 2020
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Odhràn Dunne

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"Paris, Samedi 14 mars 2020, vers 21h30.


Le coronavirus était déjà devenu une préoccupation dominante de notre actualité. Il nous avait été demandé d’éviter au maximum les lieux publics et les contacts physiques, ce qui était plus ou moins suivi. Preuve en est, j’étais en chemin pour aller boire un verre chez des amis que, d’ordinaire, j’aurais plus naturellement retrouvé dans un estaminet.


Les rues et les magasins étaient encore assez remplis mais les transports en commun, les terrasses et les restaurants commençaient à être désertés. Cela faisait déjà quelques jours que je prenais mon appareil photo dès que je faisais un déplacement car je voulais capter l’ambiance étrange que je sentais grandir. Comme une histoire presque invisible dans notre décor quotidien.



Sur le pas de la porte de l’immeuble de mes amis je reçois un coup de fil du journal Le Monde qui me demande si je pouvais être disponible immédiatement pour aller photographier l’ambiance de la « dernière » soirée dans les rues de la capitale, avant que les bars ne ferment à minuit, et ce pour une durée indéfinie. Cela faisait suite aux annonces d’Edouard Philippe qui avaient pris plus ou moins tout le monde de court, du moins dans le milieu de la restauration. J’ai fait demi-tour et pris un taxi afin d’honorer la commande. J’ai dû commencer mon reportage vers 22h30. Je m’étais mis d’accord avec la rédaction sur l’endroit où j’allais me positionner : Strasbourg Saint-Denis.

La rue du Faubourg Saint-Denis est souvent bondée le samedi soir, et ce soir-là ne faisait pas exception. Cependant quelques bars avaient déjà commencé à fermer. J’ai photographié leurs devantures éteintes alors que quelques clientes finissaient leurs commandes, puis j’ai commencé à arpenter la rue un peu frénétiquement et nerveusement car je devais envoyer des photos en temps réel pour alimenter le live du site du journal.


Très vite, j’ai compris que les nouvelles annonces qui venaient d’être faites étaient devenues un prétexte pour célébrer et s’enivrer (en public) une dernière fois. Il restait une heure et demie avant la fermeture des bars et malgré les préconisations faites sur les distances de sécurité à respecter, la rue du Faubourg semblait être hors du temps, elle continuait sa cadence festive comme si de rien n’était. Pourtant l’ambiance n’était pas exactement la même. Si l’on tendait à peine l’oreille, il se dégageait de ce brumeux brouhaha le même sujet de conversation, de toutes les bouches.
 
Le Sully est au début de la rue du Faubourg St-Denis. C’est un lieu assez emblématique de la vie nocturne de ce quartier, à l’instar de bien d’autres enseignes que l’on trouve dans la continuité de cette palpitante artère citadine. Je me suis posté devant pour continuer de me mettre dans le bain du reportage. Il me semblait être le décor adéquat pour essayer d’y inscrire une image évocatrice de l’ambiance de la soirée. J’ai posé un cadre sans trop savoir ce que je cherchais ; il y avait le néon et la foule. Mes deux premières photos sont confuses, mais avant de déclencher la troisième fois, je vois ces deux personnes qui semblent pratiquement enjamber la terrasse pour se «checker». J’attends qu’ils finissent leur mouvement pour le capter.

Cette photo aurait pu être faite n’importe quel soir dans cette rue. Mais dans ce contexte, elle prenait un sens un peu différent qui, je trouve, était presque ironique, symbolique. Un peu de défiance et d’insouciance avant que les choses plus sérieuses n’adviennent. Il y avait une forme de fierté et d’honneur, presque culturel, à ne céder ni à la peur ni à la panique, en voulant rester dehors même si le confinement approchait de plus en plus. Malgré les conversations envolées, les rires à gorges déployées, les cigarettes en bras de chemise sur le trottoir, les verres de vin au bout des mains, et les bières au bout des lèvres on sentait poindre une légère inquiétude car c’était, comme on me l’indiquait ce soir-là, l’une des premières décisions qui ancrait toute cette situation dans quelque chose de plus concret, réel, et qui nous impacterait tous dans notre quotidien."


Odhràn Dunne
France
@odhranodunne